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La forêt d'Aokigahara

L'épisode 60 emmène Alexis à Narusawa, au pied du mont Fuji, dans une forêt où l'on vient disparaître depuis qu'un manuel de suicide paru en 1993 l'a désignée comme le meilleur endroit pour qu'on ne retrouve pas le corps. L'épisode ne la nomme pas. Elle s'appelle Aokigahara, et presque tout ce qu'il en dit tient hors du récit.

Le lieu

Aokigahara, la mer d'arbres (jukai), couvre une trentaine de kilomètres carrés sur le flanc nord-ouest du mont Fuji. Elle pousse sur la coulée de lave de l'éruption de 864, qui dura dix jours. Le sol est de roche volcanique couverte de mousse, accidenté par l'effondrement des bulles de gaz, mais facile à parcourir, les ronces et les buissons y étant rares. Administrativement, elle se partage entre les villages de Fujikawaguchiko et de Narusawa, dans la préfecture de Yamanashi, à l'intérieur du parc national de Fuji-Hakone-Izu.

Le village où Dorian emmène Alexis est donc celui-là même sur lequel la forêt est assise, et la description que donne l'épisode, les grands arbres, la mousse partout, les sentiers à la fois sauvages et entretenus par des pierres posées, est celle du lieu réel.

Les deux livres, que l'épisode réunit en un seul

L'épisode attribue à un manuel de 1993 à la fois la recommandation du lieu et l'argument du corps introuvable. Ce sont deux ouvrages distincts.

Le premier est un roman de Seichō Matsumoto, Nami no tō (« La Tour des vagues »), publié en feuilleton dans l'hebdomadaire Josei Jishin du 29 mai 1959 au 15 juin 1960, puis en volume chez Kōbunsha en juin 1960. Une héroïne y va mourir dans la forêt, et le livre pose l'idée qu'on peut y disparaître sans que la dépouille soit retrouvée. L'éditeur du roman, Sakurai, a raconté qu'après la parution en volume, le nombre de femmes entrant dans la forêt avec l'ouvrage dans leur sac a augmenté au point que la police appelait la rédaction et le domicile de l'auteur à chaque fois. En 1974, on a retrouvé dans la forêt le squelette d'une femme qui avait ce livre sous la tête en guise d'oreiller.

Le second est bien de 1993 : Kanzen jisatsu manyuaru, le « Mode d'emploi complet du suicide » de Wataru Tsurumi, paru le 4 juillet chez Ohta et vendu à plus d'un million d'exemplaires. Il ne raconte rien : il détaille onze méthodes et note chacune sur la douleur, la préparation, l'état du corps, la gêne causée aux autres et la létalité. Il recommande Aokigahara. Plusieurs préfectures l'ont classé parmi les ouvrages nocifs pour la jeunesse, ce qui en restreint la vente aux mineurs, mais pas Tokyo, et il n'a jamais été interdit.

L'épisode a donc raison sur la date et sur l'existence du manuel, et lui prête ce que le roman avait installé trente ans plus tôt.

Le décompte des morts

Les chiffres sont incertains, et les autorités locales ont cessé de les publier pour desserrer le lien entre le lieu et le suicide. Ceux qui circulent : 78 corps retrouvés en 2002, 105 en 2003, 54 suicides confirmés pour plus de deux cents tentatives en 2010. Des battues annuelles sont organisées depuis 1970 par la police, des bénévoles et des journalistes, et des panneaux à l'entrée des sentiers demandent aux visiteurs de penser à leur famille et d'appeler une association.

L'association du lieu avec la mort est plus ancienne que les deux livres : l'ubasute, l'abandon des vieillards en montagne, y aurait été pratiqué jusqu'au dix-neuvième siècle.

Oni ou yūrei

Devant la présence qui les suit, Masaru Fujimoto dit « oni », et Dorian traduit par les esprits des morts trop tourmentés pour quitter le monde terrestre. Ce sont deux catégories différentes du folklore japonais.

Un oni est un yōkai, une créature humanoïde à cornes, proche de l'ogre ou du diable occidental, avec ses canines proéminentes et ses yeux exorbités. Un yūrei est l'esprit d'une personne morte qui n'a pas quitté la Terre, retenue par un chagrin, une colère ou un regret : c'est la définition que donne Dorian. Et c'est un yūrei que l'épisode décrit, la vieille femme en longue robe blanche aux cheveux longs et ondulés reprenant la représentation fixée par l'estampe, longs cheveux noirs, robe blanche flottante et absence de pieds.

C'est aussi la réputation que la forêt porte de longue date : elle passe pour hantée par les yūrei de ceux qu'on y a laissés mourir.

Reprise dans le récit

Le hoto que Dorian commande pour Alexis est bien la spécialité de la région : une soupe où de larges nouilles plates mijotent avec des légumes dans un bouillon de miso, née dans le Yamanashi d'une culture du blé installée là où le riz ne poussait pas. Le yoshida udon qu'il prend pour lui vient de Fujiyoshida, la ville voisine, et se reconnaît précisément à ce que l'épisode en dit, des nouilles très dures et d'une fermeté rare, avec un condiment pimenté.

Le mont Fuji est un stratovolcan de 3 776 mètres, point culminant de l'archipel, dont la dernière éruption certaine remonte à la fin de 1707. Alexis avance qu'il n'existe que trois montagnes de cette forme au monde : la silhouette conique est celle des stratovolcans en général, et il y en a beaucoup.

Restent au récit les sauts de la vieille dame, la bulle de traduction, et le fait qu'elle demande à Alexis s'il préfère rentrer chez lui ou mourir.

Sources

Notices Aokigahara (français et anglais), 波の塔 (japonais, pour la parution du roman et le témoignage de son éditeur), The Complete Manual of Suicide, Oni, Yūrei, Hōtō, 吉田のうどん, Mont Fuji et Stratovolcan sur Wikipédia. Consultées le 30 août 2026.